Évaluation des incertitudes

De quoi demain sera-t-il fait ? Qu’il s’agisse de science ou de notre vie quotidienne, on ne peut jamais en être complètement sûr. Même lorsque de fortes preuves indiquent que quelque chose va se produire, il existe presque toujours une incertitude quant à l’issue exacte de l’événement. Cependant, si l’on prend en compte ces incertitudes, il est possible de faire de meilleurs choix et de prendre des décisions plus transparentes sur les éléments qui pourraient influencer le résultat.

En janvier 2018, l’EFSA a publié une nouvelle méthodologie normalisée d’évaluation et de prise en compte des incertitudes dans les domaines de la sécurité alimentaire, de la santé animale et de la santé végétale. Cette approche a pour but de renforcer la transparence des avis scientifiques de l’EFSA et de les rendre plus robustes dans le cadre de la prise de décision par les gestionnaires du risque.

Le document fournit une « boîte à outils » diversifiée de méthodes scientifiques et d’outils techniques pour l’analyse de l’incertitude, suffisamment flexible pour être mise en œuvre dans des domaines aussi variés que les agents pathogènes des plantes, les dangers microbiologiques ou encore les substances chimiques.

Déploiement par étapes

L’EFSA déploiera cette approche en deux temps. Dans les domaines scientifiques généraux, le document d’orientation sera appliqué à partir de l’automne 2018, après le renouvellement des groupes scientifiques de l’Autorité.

Dans le domaine des produits réglementés tels que les pesticides, les additifs alimentaires ou les matériaux en contact avec les aliments, il sera appliqué plus tard, à la lumière de l’expérience acquise dans les domaines non réglementés.

Communiquer sur l’incertitude

En parallèle, l’EFSA développe actuellement un document pratique destiné aux spécialistes de la communication portant sur la manière de communiquer les résultats de l’analyse de l’incertitude à différents publics cibles. Une consultation publique sera organisée sur la version préliminaire de ce document en 2018.

2017 Un atelier de travail réunissant des évaluateurs et gestionnaires du risque est organisé. Il fait suite à la phase de test de l’approche en matière d’incertitude dans l’évaluation scientifique et aide les experts à finaliser la nouvelle méthode normalisée.

2016 Chaque groupe scientifique de l'EFSA commence à tester le document d’orientation révisé en matière d’incertitude sur au moins une de ses évaluations scientifiques. Les commentaires recueillis lors de la consultation publique de 2015 aident le comité scientifique à revoir et à clarifier certains aspects clés de la version précédente du document.

2015 L’EFSA organise une consultation publique sur son projet de document d’orientation relatif à l'incertitude dans l’évaluation scientifique. Le document propose un nouvel ensemble normalisé de méthodes destinées à analyser, expliquer et prendre en compte les incertitudes dans les évaluations scientifiques.

2015 D’éminents experts et professionnels en science réglementaire venus d’Europe et du monde entier prennent part à un atelier de travail organisé par l’EFSA pour lui permettre de recueillir commentaires et idées dans le cadre de son engagement permanent pour harmoniser et renforcer les méthodologies transversales qui sous-tendent ses évaluations scientifiques.

2013 Le comité scientifique de l’EFSA sollicite un mandat d'auto-saisine pour développer des orientations sur l’incertitude dans l'évaluation scientifique, dans le cadre d’une impulsion majeure visant à accroître la fiabilité, la transparence et l’ouverture des évaluations scientifiques.

2009 Le comité scientifique de l'EFSA publie un avis scientifique sur les principes généraux permettant d’assurer la transparence des évaluations des risques, y compris sur la nécessité de pouvoir identifier et caractériser les incertitudes.

2006 Le comité scientifique de l’EFSA publie un avis sur les incertitudes dans l’évaluation de l'exposition alimentaire.

Évaluer et prendre en compte les incertitudes constitue une partie intégrante et normale de tout travail scientifique et de notre vie quotidienne. Les météorologues, par exemple, étudient les images satellites pour faire des prévisions sur le temps. Ils ne sont que rarement certains à cent pour cent de ce qui se passera réellement. Par conséquent, lorsqu'ils font une prévision, ils en indiquent généralement la probabilité. S'ils vous disent qu'il y a une « forte probabilité » de pluie, vous déciderez probablement de prendre votre parapluie pour sortir. Si le risque de pluie est « faible », il est plus vraisemblable que vous décidiez de laisser votre parapluie à la maison. Si, en outre, le météorologue utilise des pourcentages — un risque de pluie de 10% ou de 90% — pour beaucoup d'entre nous, le message est encore plus clair.

Les mêmes principes peuvent s’appliquer à la sécurité des aliments. On peut par exemple demander à des scientifiques d’évaluer la sécurité d'un nouvel aliment, d’un pesticide ou d’un additif alimentaire. Lorsque les preuves ou les connaissances dont ils disposent sont incomplètes, les scientifiques s’efforcent d'expliquer dans quelle mesure le niveau d’incertitude peut influencer leurs conclusions.

Ils effectuent ce qu’on appelle une « évaluation de l’incertitude » pour identifier et décrire les incertitudes scientifiques, et en expliquer les implications en ce qui concerne la prise de décision. Ils peuvent indiquer par exemple si plusieurs issues ou résultats sont possibles et la probabilité relative que chacun d’entre eux se produisent.

Comme pour les prévisions météorologiques, le degré de certitude (par exemple, 10%, 50% ou 90%) constitue une information importante pour prendre une décision avisée. Ces informations deviennent même cruciales s’il s’agit de prendre une décision ayant des conséquences importantes pour la santé publique, la santé animale ou l'environnement.

Le comité scientifique de l'EFSA développe des méthodologies harmonisées d'évaluation des risques sur des questions scientifiques de nature transversale dans les domaines qui relèvent de la compétence de l'EFSA et pour lesquels des approches à l'échelle européenne n'ont pas encore été définies.

L'EFSA a demandé à son comité scientifique de développer des orientations sur la manière de caractériser, de documenter et d’expliquer les incertitudes dans l'évaluation des risques. Ceci couvre les incertitudes susceptibles de se présenter à différentes étapes de l'évaluation du risque, à savoir l'identification et la caractérisation du danger, l'évaluation de l'exposition et enfin la caractérisation du risque. Le cadre harmonisé sera finalement appliqué à tous les domaines de travail de l'EFSA.

Le comité scientifique a mis en place un groupe de travail dédié pour mener à bien les travaux préparatoires de son projet de document d’orientation sur l'incertitude dans l'évaluation scientifique.

1. Pourquoi parler d’incertitude ? Y a-t-il des choses dont les scientifiques ne sont pas sûrs ?

La science est la poursuite de la connaissance. Les scientifiques s’efforcent constamment de combler les lacunes dans les connaissances humaines sur la façon dont notre monde fonctionne. Ils ont en général beaucoup de connaissances dans leurs domaines de spécialisation respectifs ; ils savent aussi beaucoup de choses sur ce que l'on ne connaît pas encore. La fiabilité de leurs conclusions repose sur la qualité des données scientifiques dont ils disposent, sur leur expérience, sur leur jugement dans l’interprétation des éléments de preuve et sur leur compréhension de l'impact possible des éléments qu'ils ne connaissent pas (c.à.d. les incertitudes).

2. Pourquoi est-il important de pouvoir décrire les incertitudes scientifiques ?

Le fait de pouvoir identifier et décrire les incertitudes scientifiques et de pouvoir expliquer leurs implications pour les conclusions d’une évaluation constituent des éléments essentiels pour fournir des avis scientifiques transparents. Lorsqu’ils doivent gérer l'incertitude, les décideurs ont besoin de savoir quelles sont les différentes conséquences possibles et d’en connaître la probabilité. La manière dont les scientifiques rendent compte des incertitudes et la manière dont des organismes publics tels que l'EFSA les communiquent aux décideurs, aux parties prenantes et au grand public peut modifier la perception du risque et des bénéfices de l'évaluation et avoir un impact sur les décisions politiques connexes. Cela peut aussi affecter directement ou indirectement les choix faits par les individus.

3. Qui devrait tenir compte des incertitudes scientifiques ?

Les évaluateurs du risque tels que l'EFSA ont la responsabilité de décrire les incertitudes aux décideurs et aux autres parties prenantes lorsqu'ils fournissent des avis scientifiques. Les décideurs, quant à eux, ont la responsabilité de gérer l'impact de ces incertitudes sur leurs décisions, càd qu'ils doivent décider si, oui ou non, et de quelle manière les décisions qu’ils prennent doivent tenir compte de ces incertitudes.

4. Pouvez-vous donner quelques exemples d'incertitude scientifique ?

Les scientifiques s’efforcent habituellement de tenir compte d’un large éventail de facteurs susceptibles d’engendrer des incertitudes dans leurs évaluations scientifiques. Le comité scientifique de l'EFSA définit l'incertitude comme « tout type de limites dans les connaissances à la disposition des évaluateurs au moment où l'évaluation est effectuée, et dans le cadre du délai et des ressources disponibles pour l'évaluation ». Parmi les exemples de limitations, on peut citer :

  • Les limitations possibles dans la qualité et la représentativité des données.
  • La comparaison de données non normalisées entre pays ou entre catégories.
  • Le choix d’une technique de modélisation prédictive sur une autre.
  • L’utilisation de facteurs par défaut (tels que le poids d'un adulte moyen).

5. Pourquoi est-il préférable de quantifier les incertitudes ?

Le fait de caractériser l'incertitude grâce à des termes tels que « négligeable », « faible » ou « élevée » permet de donner une idée du degré de certitude qui caractérise le résultat d'une évaluation. Mais ces termes peuvent être interprétés de façon différente par des personnes différentes. Le fait de quantifier l'incertitude, par exemple sur une échelle de pourcentage, est plus efficace car cela permet de réduire l'ambiguïté. De manière générale, une approche quantitative se révèle également techniquement plus rigoureuse qu'une méthode qualitative. La quantification d'une incertitude s'avère donc plus fiable et fournit une image plus claire du problème pour les décideurs.

6. Pourriez-vous donner un exemple ?

La probabilité est la mesure quantitative naturelle permettant d’exprimer et de comprendre la probabilité relative d’un résultat. Le comité scientifique de l'EFSA a approuvé provisoirement une échelle (développée par le Groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) pour quantifier la probabilité de résultats incertains.

Échelle de probabilité (GIEC, révisée)


Terme de probabilité

Intervalle de probabilité subjective

Extrêmement probable

99-100%

Très probable

90-99%

Probable

66-90%

Aussi probable qu'improbable

33-66%

Improbable

10-33%

Très improbable

1-10%

Extrêmement improbable

0-1%

Si l’évaluateur considère qu'une conclusion est très probable (90 à 99% de probabilité), les décideurs et le public auront un niveau élevé de confiance dans les mesures qui seront prises conformément à cette conclusion. Si le résultat est considéré comme « aussi probable qu'improbable » (33 à 66% de probabilité), le décideur pourrait être moins convaincu, en fonction également du poids plus important d'autres facteurs non scientifiques (par exemple, facteurs sociaux ou économiques) et pourrait être plus enclin à prendre des mesures de précaution, à moins qu'il ne soit possible de réduire l'incertitude (par exemple grâce à de nouvelles recherches). Si les évaluateurs considèrent qu’une conclusion est très improbable (de 1à 10% de probabilité), les décideurs pourraient n’y accorder que peu d'importance lorsqu’ils statueront sur la manière de procéder.

7. Est-il difficile de quantifier les incertitudes scientifiques ?

Quantifier les incertitudes soulève plusieurs défis, mais ce n’est pas impossible. Il existe différentes méthodes quantitatives pour caractériser l'incertitude. Le projet révisé de lignes directrices de l'EFSA sur l'incertitude décrit environ dix méthodes quantitatives en détail. Le choix de la méthode peut dépendre de facteurs tels que le type d'incertitude identifié, ainsi que de l'expertise et du temps disponible pour l'évaluation. De nombreuses incertitudes liées aux données – telles qu’une taille limitée d'échantillon ou une erreur de mesure – peuvent être quantifiées relativement facilement à l'aide d'outils statistiques reconnus. Dans d'autres cas, le jugement d'experts sera nécessaire et, bien qu'il soit subjectif, il peut avoir une grande valeur pour l’évaluation scientifique s’il est adéquatement justifié. En 2014, l'EFSA a publié un document distinct portant sur les approches formelles permettant de recueillir le jugement d'experts, et elle développe actuellement des formations destinées aux experts pour leur enseigner la formulation de jugements de probabilité. Quelle que soit la méthode choisie, il est important d’expliquer clairement pourquoi et comment chaque méthode a été utilisée.

8. Mais il n’est sûrement pas possible de quantifier toutes les incertitudes ?

Non effectivement ; il n'est notamment pas possible de quantifier « des inconnues inconnues », c'est-à-dire des incertitudes dont nous n’avons pas encore connaissance. Et même certaines des « inconnues connues » peuvent se révéler trop complexes ou trop difficiles à quantifier pour les experts. On demande donc aux groupes scientifiques de l'EFSA de quantifier autant que possible les incertitudes qui affectent leurs évaluations, et de décrire de manière qualitative les incertitudes qu'ils sont en mesure d’identifier mais qu’ils ne peuvent pas quantifier.

9. Est-ce que l'EFSA propose une approche unique à cette question ?

Non, l'approche proposée par l'EFSA est flexible et offre une sélection d'outils permettant de s'adapter aux circonstances particulières de chaque évaluation. Le temps consacré à la question de l'incertitude pourrait exemple être limité dans une situation d'urgence où des conseils doivent être fournis en quelques heures (même s’il serait crucial de l’affronter car l'incertitude est souvent plus grande dans de telles situations). Dans d'autres cas, davantage d'efforts pourraient être consacrés à l'évaluation des incertitudes, par exemple lors d'une étude exhaustive à long terme de toutes les connaissances scientifiques disponibles dans un certain domaine. De même, des approches différentes seront appliquées s’il s’agit de questions ayant déjà fait l'objet d'études approfondies et qui présentent par conséquent moins d'incertitudes, ou bien s’il s’agit de questions à la pointe des connaissances scientifiques où les élements de preuve peuvent être rares.

10. Qui utilisera les lignes directrices de l'EFSA sur l'incertitude ?

Les lignes directrices sont principalement destinées aux experts des groupes scientifiques de l'EFSA et à leurs groupes de travail, au personnel scientifique de l'EFSA et aux organisations scientifiques qui mènent des travaux scientifiques au nom de l'EFSA. Elles sont également pertinentes pour les gestionnaires des risques à la Commission européenne et dans les États membres de l'UE qui prennent des décisions sur la base des avis scientifiques de l'EFSA. Une fois finalisées, les lignes directrices s'appliqueront à tous les domaines de travail de l'EFSA et tous les types d'évaluation scientifique, y compris l'évaluation des risques et toutes ses composantes (identification et caractérisation des dangers, évaluation de l'exposition et caractérisation des risques).

L’évaluation des incertitudes requiert une formation spécialisée à la fois pour les évaluateurs et pour les décideurs qui utilisent ces évaluations. L'EFSA offre une formation à ses scientifiques et travaille avec les gestionnaires des risques de l'UE ainsi que d'autres évaluateurs des risques à l’échelle européenne et internationale pour promouvoir une compréhension harmonisée de l'évaluation des incertitudes.

11. Pourquoi l'EFSA a-t-elle organisé une consultation publique sur son projet de lignes directrices sur la quesion de l'incertitude ?

En juin 2015, l'EFSA a demandé à la communauté scientifique internationale, aux évaluateurs des risques européens et nationaux, aux communicateurs, aux gestionnaires des risques et aux parties prenantes de formuler des observations sur l’approche systématique qu’elle proposait pour l'évaluation des incertitudes. Il était nécessaire pour l’EFSA d'obtenir la contribution d’autres organes consultatifs scientifiques ainsi que l'avis d'experts en analyse des incertitudes, qu'ils soient chercheurs ou professionnels, en particulier sur les méthodes proposées dans sa « boîte à outils », de manière à renforcer la version préliminaire du document avant que l'EFSA n’entame la mise à l’épreuve de sa méthode à travers tout le spectre de la sécurité alimentaire.